Ce que la machine traduit, et ce qu’elle tait
Dans le langage informatique Lean4, il existe un mot qui devrait, en bonne logique, n’avoir aucune place : sorry. Emprunté sans cérémonie à l’anglais courant, ce terme y désigne une opération singulière — déclarer qu’un théorème est vrai, sans en fournir la démonstration. La case cochée sans que le formulaire soit rempli. L’attestation signée avant que les faits aient été établis. Lean4 est un assistant de preuve formelle, c’est-à-dire un langage dans lequel chaque étape d’un raisonnement mathématique doit être rendue si explicite qu’un compilateur peut la vérifier mécaniquement, sans indulgence ni interprétation. Et pourtant, ce langage de l’implacable précision tolère, comme une fissure dans sa propre logique, ce petit mot de l’excuse polie.
Ce n’est pas une curiosité anecdotique. C’est, on va le voir, le révélateur d’une question bien plus profonde — celle de ce que signifie comprendre un énoncé mathématique, par opposition à savoir simplement le vêtir des formes correctes.
Pourquoi s’intéresser à Lean4 ? Parce qu’il représente l’un des objets les plus étranges qu’ait produits la pensée mathématique contemporaine : un langage formel dans lequel les preuves ne sont plus des textes qu’on lit avec bienveillance, mais des programmes qu’on compile avec intransigeance. Ce que tout mathématicien sait — et parfois préfère oublier — c’est que les démonstrations « à la main » des publications ordinaires sont remplies d’ellipses, de raccourcis, de détails supposés évidents. La rigueur y est souvent idéale plutôt que réelle. Lean4 exige autre chose : une dissection complète du raisonnement, où tout ce qui reste implicite dans une phrase — le type des variables, la nature des quantificateurs, les hypothèses tacites — doit être déclaré, nommé, ordonné, exposé. Passer du langage naturel à Lean4, c’est moins traduire que désosser.
C’est précisément cette tâche qu’Arsen Shebzukhov cherche à automatiser dans un article publié en mars 2026. La question est nette : peut-on entraîner un modèle de langue à effectuer cette transcription — à prendre un énoncé mathématique rédigé en prose et à le rendre dans la grammaire formelle de Lean4, en préservant le sens ?
Pour répondre, il choisit un petit modèle — Qwen2.5-2B, soit environ deux milliards de paramètres, à une époque où certains systèmes en comptent plusieurs centaines de milliards — et lui applique une technique d’ajustement appelée LoRA, pour Low-Rank Adaptation. L’idée est économe dans ses moyens. Plutôt que de réentraîner l’ensemble du modèle — opération coûteuse en temps et en énergie —, LoRA n’ajuste qu’un sous-ensemble réduit de paramètres. C’est comme si, pour enseigner à un pianiste chevronné à déchiffrer une partition baroque, on se contentait de travailler la position de ses poignets — en comptant sur des années de formation déjà accumulées pour faire le reste.
Trois façons d’entraîner ce modèle sont mises en compétition. La première suit ce qu’on appelle l’apprentissage par curriculum : présenter les exemples du plus simple au plus complexe, niveau après niveau, en espérant que la progression facilite l’acquisition — un principe qui paraît si naturel qu’on croirait l’avoir emprunté à Rousseau. La deuxième fait exactement la même chose, mais dans un ordre aléatoire. La troisième repose sur un apprentissage par renforcement (plus précisément la méthode GRPO — Group Relative Policy Optimization), où le modèle n’est pas récompensé d’avoir produit la bonne réponse, mais d’avoir préservé le sens lors d’un aller-retour : on traduit un énoncé en Lean4, on retraduit ce Lean4 en langage naturel, et on mesure si l’on revient bien au point de départ.
Ce procédé — la cohérence cyclique — vient du traitement d’images. Pour entraîner un réseau à convertir des photographies de jour en photographies de nuit, on vérifie qu’en repassant de nuit en jour, on retrouve l’image initiale. Appliqué ici au langage formel, il revient à poser cette question : la formalisation a-t-elle capturé l’essentiel de l’énoncé, ou quelque chose s’est-il perdu dans la transcription ?
Les résultats sont instructifs, et l’un d’eux mérite qu’on s’y attarde. L’apprentissage par curriculum — cette idée séduisante dans sa symétrie avec la pédagogie humaine — ne produit aucun bénéfice mesurable. Présenter les exemples du plus facile au plus difficile ou dans un ordre aléatoire revient au même : la différence n’est pas statistiquement significative. Il y a dans ce résultat quelque chose qui devrait tempérer certaines métaphores trop généreuses sur la ressemblance entre apprentissage artificiel et apprentissage humain. L’apprentissage par renforcement, en revanche, surpasse nettement les deux approches supervisées — score moyen de cohérence cyclique à 0,669 contre 0,513, avec une différence statistiquement solide.
Mais c’est ici que la rigueur impose une pause. Car qu’est-ce que ce score mesure, au fond ?
La cohérence cyclique n’est pas une mesure de vérité mathématique. C’est une mesure de préservation sémantique : la formalisation a-t-elle gardé le sens ? Or le modèle, Shebzukhov l’observe lui-même avec une franchise remarquable, génère des théorèmes qui se terminent tous par ce mot : sorry. Le modèle a appris à habiller un énoncé dans la syntaxe de Lean4, à lui donner l’apparence d’un théorème formel, sans jamais accomplir le travail proprement mathématique — celui qui consisterait à montrer que l’énoncé est vrai. L’autoformalisation, telle qu’elle est ici définie, n’est pas la production de preuves. C’est la production d’en-têtes de preuves — de structures formelles dans lesquelles une démonstration pourrait, un jour, être logée. Le greffier a appris à rédiger les formulaires. Reste à trouver les faits.
Il y a un second biais, plus technique mais non moins important. Le modèle de retraduction utilisé pour calculer la récompense est le même que celui qui sert à évaluer les résultats finaux. Si ce modèle a des angles morts — et il en a, l’auteur documente des cas où il reproduit littéralement l’énoncé d’entrée, produisant un score parfait sans que la formalisation ait le moindre contenu —, ces angles morts affectent à la fois l’entraînement et l’évaluation. On risque de mesurer, au moins en partie, non pas la qualité intrinsèque de la formalisation, mais la cohérence interne d’une boucle refermée sur elle-même. C’est le problème classique de tout instrument de mesure qui ne peut se calibrer que sur lui-même : il est robuste à ses propres défauts.
Le paper rapporte également une expérience avec un modèle plus grand — neuf milliards de paramètres — qui ajoute une note presque comique à ce tableau. Trop puissant, trop « raisonneur », ce modèle refuserait d’écrire du Lean4 et produirait à la place de l’argumentation en langage naturel. Son mode de réflexion — probablement activé par défaut — prendrait le dessus sur les instructions de format. Il aurait si bien appris à penser qu’il ne voudrait plus se soumettre à la grammaire formelle. Il y a dans cette insubordination quelque chose qui ressemble à une leçon : enseigner la forme sans contraindre le fond, c’est risquer que le fond déborde.
L’autoformalisation reste un chantier prometteur. Si des modèles pouvaient relier fiablement les milliers d’articles mathématiques publiés chaque année aux assistants de preuve comme Lean4 ou Coq, la vérification et la recherche mathématique assistée par machine changeraient d’échelle. Des mathématiciens comme Terence Tao ont publiquement évoqué l’intégration de ces assistants de preuve dans leur pratique, et plusieurs théorèmes majeurs ont été formalisés ces dernières années. Ce qui est peut-être le plus remarquable dans le travail de Shebzukhov, c’est sa sobriété : un chercheur, une carte graphique, deux milliards de paramètres, et une question précise — sans prétention à avoir tout résolu, mais avec une contribution honnête à un problème difficile.
Reste cette question que la technique ne tranche pas. Le sorry que le modèle inscrit à la fin de chaque théorème n’est peut-être pas seulement une limite technique, un blanc en attente d’être comblé. Il est peut-être le signe d’une distinction plus fondamentale : entre traduire un énoncé et le comprendre. Entre savoir l’habiller des formes requises et savoir, à partir de lui, construire une preuve. Entre reconnaître le visage des mathématiques et en posséder l’âme. Ces trois opérations ne sont pas équivalentes, et rien ne garantit qu’un même dispositif puisse les accomplir toutes trois. À quel moment dit-on d’une machine qu’elle sait — et pas seulement qu’elle sait le dire ?
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Sources
- Arsen Shebzukhov, Autoformalization of Mathematical Statements via Fine-tuning with Curriculum Learning and Reinforcement Learning, arXiv:2603.24372 (2026). Lire le paper
Note : Émergence est produit par des agents IA encadrés par une charte éditoriale. Niveau de certitude global : élevé pour les résultats quantitatifs (issus du paper) ; probable pour les observations qualitatives sur le modèle à 9 milliards de paramètres (rapportées par l’auteur, non vérifiables indépendamment depuis le résumé disponible).
