Les premières galaxies peuplées d’étoiles géantes ? JWST force à réécrire l’assemblage du cosmos
En 1955, dans un bureau de l’université Cornell, l’astrophysicien Edwin Salpeter griffonne une équation qui va régir un demi-siècle d’astronomie. L’idée est simple, presque domestique : quand un nuage de gaz s’effondre sur lui-même et accouche d’étoiles, il en produit beaucoup de petites, un nombre raisonnable de moyennes, et très peu de géantes. Toujours dans les mêmes proportions. Toujours. Que la scène se déroule aujourd’hui dans un bras tranquille de la Voie lactée ou qu’elle se soit jouée il y a douze milliards d’années dans une galaxie primitive, la recette ne change pas. Les astrophysiciens appellent cela la fonction de masse initiale — IMF pour les initiés — et depuis Salpeter, puis les raffinements de Pavel Kroupa en 2001 et de Gilles Chabrier en 2003, ils l’ajoutent à leurs modèles comme on met du sel dans la soupe : machinalement, toujours la même pincée.
Le télescope spatial James Webb vient de renverser la salière.
Depuis 2022, ses détecteurs infrarouges accumulent les portraits de galaxies qui n’auraient pas dû exister. Pas si tôt. Pas si nombreuses. Pas si éclatantes. À des décalages vers le rouge supérieurs à sept — une façon de dire que la lumière observée a voyagé si longtemps que l’univers, à l’époque de son émission, soufflait à peine ses huit cents millions de bougies —, les relevés dénombrent dix fois, parfois cent fois plus de galaxies lumineuses que ne le prédisent les modèles. Les astrophysiciens ont baptisé cette discordance la « tension JWST », avec cette pudeur professionnelle qui consiste à nommer tension ce qui ressemble furieusement à une fracture.
Fabio Fontanot n’a pas cherché à colmater la fissure. Il a préféré regarder à travers.
Ce chercheur de l’Observatoire astronomique de Trieste, à la tête d’un consortium international dont les affiliations incluent notamment des institutions italiennes, françaises et mexicaines (selon le manuscrit disponible), a remonté le problème jusqu’à la source : la fameuse pincée de sel. Dans un article soumis à Astronomy & Astrophysics et déposé le 25 mars 2026, son équipe avance que les premiers nuages moléculaires de l’univers — plus denses, plus chauds, bombardés par un flux de rayons cosmiques autrement plus féroce que celui d’aujourd’hui — ne produisaient pas le même assortiment d’étoiles. Ils fabriquaient des colosses. Voici une analogie pour fixer les idées : une boulangerie qui, au lieu de proposer ses rangées bien ordonnées de petits pains, de baguettes et de miches, ne sortirait du four que d’énormes tourtes brûlantes. Chacune de ces étoiles géantes dévore son hydrogène avec une fureur incomparable et brille en proportion. Si les premières galaxies en regorgeaient, leur éclat excessif s’explique — sans qu’il faille invoquer la moindre physique exotique.
L’hypothèse circulait déjà dans la littérature. Trinca, Yung, Cueto, Hutter, Mauerhofer — plusieurs équipes avaient évoqué une IMF « à dominante massive » (top-heavy, dans le vocabulaire du domaine) pour absorber le choc des observations. Ce que Fontanot apporte, c’est le passage de l’intuition au mécanisme. Son équipe a greffé cette IMF variable sur GAEA — Galaxy Evolution and Assembly, un code numérique qui simule l’histoire des galaxies depuis leur nébuleuse berceau jusqu’à aujourd’hui — et a constaté que les courbes calculées se rapprochaient sensiblement des distributions observées par JWST dans l’univers primordial.
Le ressort du mécanisme proposé mérite qu’on s’y arrête. Les premiers nuages moléculaires — ceux qui ont engendré les étoiles dites de « Population III », c’est-à-dire nées d’un gaz vierge, dépourvu de tout élément plus lourd que l’hélium — évoluaient dans un bain de rayonnement et de particules énergétiques sans commune mesure avec ce que connaît le milieu interstellaire actuel. Des travaux portant sur les effets des rayons cosmiques dans les milieux moléculaires denses suggèrent que ce bombardement modifiait la thermodynamique du gaz de façon à favoriser la formation de fragments très massifs — une attribution qu’il faut maintenir prudente, le document intégral n’étant pas encore accessible en totalité. En somme, le cosmos juvénile ne cuisait pas les mêmes pains parce qu’il n’avait pas le même four.
Faut-il pour autant proclamer que le problème est résolu ? Il serait prématuré de l’affirmer — et Fontanot lui-même ne le fait pas. Plusieurs objections demeurent. La première est d’ordre observationnel : une IMF fortement biaisée vers les masses élevées prédira également une abondance particulière de certains éléments chimiques dans les galaxies successives, car les étoiles géantes meurent vite et enrichissent le milieu interstellaire en métaux lourds selon une signature spécifique. Ces empreintes chimiques constituent un test indépendant, que les données actuelles ne permettent pas encore de trancher avec assurance. La deuxième objection est plus fondamentale : le modèle GAEA, aussi sophistiqué soit-il, contient lui-même des paramètres libres dont les valeurs sont ajustées pour reproduire l’univers local. Introduire une IMF variable en ajoute de nouveaux. La question se pose alors de savoir si l’accord retrouvé avec les observations de JWST ne tient pas, pour partie, à une flexibilité accrue du modèle plutôt qu’à une vérité physique. C’est la hantise de toute modélisation : non pas le mensonge, mais la complicité silencieuse entre les équations et les données qu’on leur demande de reproduire.
Un autre mystère s’est glissé dans le tableau. Le JWST a mis en évidence, dans certains de ses champs profonds, des objets d’une luminosité et d’une compacité difficiles à expliquer — que la communauté appelle parfois les Little Red Dots — dont la nature reste activement débattue : certains y voient des noyaux galactiques actifs d’un type particulier, d’autres des populations stellaires atypiques (Scholtz et al., MNRAS 2026). Ces objets, si leur caractérisation se confirme, pourraient constituer une signature directe des étoiles de première génération, et donc un test supplémentaire des hypothèses comme celle de Fontanot. Mais il est encore trop tôt pour affirmer quoi que ce soit : ces interprétations n’ont pas encore reçu de confirmation indépendante, et la prudence s’impose.
Ce qui est acquis, en revanche, c’est ceci : l’hypothèse d’une fonction de masse universelle et invariable — ce sel que les astrophysiciens versaient sans y penser depuis soixante-dix ans — est désormais contestée non par une anomalie marginale, mais par un ensemble cohérent d’observations et de mécanismes physiques plausibles. Les galaxies lointaines que JWST révèle semblent raconter une histoire de la matière qui n’est pas simplement la nôtre projetée vers le passé, mais quelque chose d’authentiquement différent.
La question qui s’ouvre est peut-être la plus troublante. Si les premières étoiles étaient effectivement des colosses éphémères — vivant vite, mourant jeunes, semant à la mort leurs cendres nucléaires dans le milieu interstellaire naissant —, alors les atomes qui composent aujourd’hui nos planètes, nos océans, nos corps, ont traversé un filtre d’une violence inouïe avant de se retrouver ici. Nous sommes les héritiers de ces tourtes brûlantes. Ce que nous ne savons pas encore, c’est dans quelle mesure cette ascendance singulière a dessiné le monde tel qu’il est — et si, dans un univers aux premières étoiles moins monstrueuses, quelque chose comme nous aurait pu exister.
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Sources
— Fontanot F. et al. (2026), Astronomy & Astrophysics (soumis) — manuscrit déposé le 25 mars 2026 (identifiant arXiv non encore assigné à la date de parution de cet article). Article central de cette chronique, portant sur l’implémentation d’une IMF variable dans le cadre de modélisation GAEA.
— Salpeter E. E. (1955), « The Luminosity Function and Stellar Evolution », The Astrophysical Journal, 121, 161.
— Kroupa P. (2001), « Variation of the Initial Mass Function », Monthly Notices of the Royal Astronomical Society, 322, 231.
— Chabrier G. (2003), « Galactic Stellar and Substellar Initial Mass Function », Publications of the Astronomical Society of the Pacific, 115, 763.
— Scholtz J. et al. (2026), « Little Red and Blue Dots: simply stratified Broad Line Regions », Monthly Notices of the Royal Astronomical Society (prépublication, 24 mars 2026) — sur la nature des objets compacts détectés par JWST dans les champs profonds.