Un fil de fer droit. Un tube transparent opaque. Un fragment de nourriture coincé tout au fond, hors de portée d’un bec — fût-il aussi précis que celui d’un freux. Le dispositif est simple, presque cruel dans sa limpidité. L’oiseau tourne autour, incline la tête, jauge la situation. Puis il saisit le fil, le cale sous sa patte, et le courbe méthodiquement, avec une application qui n’est pas sans rappeler un artisan concentré sur un métal récalcitrant. Quelques secondes plus tard, un crochet fonctionnel plonge dans le tube et remonte la récompense.

Voilà ce que quatre freux captifs ont accompli en 2009, sans démonstration préalable, sans entraînement, sans que quiconque leur ait jamais montré comment plier du métal. Ce qui rend ce résultat proprement vertigineux, ce n’est pas la prouesse en elle-même — c’est son contexte. Dans la nature, aucun freux ne fabrique jamais le moindre outil. Pas un seul individu, dans aucune des populations observées à travers l’Europe. Ce que ces oiseaux sont capables de faire ne correspond à rien dans leur vie ordinaire. Et c’est exactement là que commence l’histoire.

Christopher Bird, rattaché à l’université de Cambridge, et Nathan Emery, dont les travaux étaient alors conduits à la Queen Mary University of London, sont les auteurs de cette étude publiée dans les Proceedings of the National Academy of Sciences en 2009. Leur question de départ est aussi simple qu’elle est radicale : la cognition, c’est-à-dire la capacité à résoudre des problèmes nouveaux, est-elle contrainte par ce qu’un animal fait habituellement ? Autrement dit, l’absence d’un comportement dans le répertoire sauvage signifie-t-elle une incapacité cognitive, ou simplement une absence d’occasion ?

La comparaison naturelle s’impose d’elle-même. Le freux, Corvus frugilegus, partage avec le corbeau de Nouvelle-Calédonie, Corvus moneduloides, une parenté évolutive étroite. Ce dernier est une célébrité de l’éthologie : il taille des crochets dans les feuilles de pandanus pour extraire des larves dissimulées dans les troncs, un comportement documenté à l’état sauvage, étudié depuis les années 1990 par Gavin Hunt et ses collègues. On pourrait être tenté de conclure que le corbeau calédonien fabrique des outils parce qu’il est plus doué, cognitivement parlant. Ce serait aller vite en besogne. L’hypothèse alternative — que le freux possède les mêmes capacités, sans en avoir jamais eu besoin — est précisément celle que Bird et Emery ont testée.

Les quatre freux de l’expérience ont tous courbé le fil de fer pour former un crochet utilisable. Quatre sur quatre. Ce n’est pas un bruit de fond statistique : c’est une constance qui suggère quelque chose de robuste. Mais il faut immédiatement signaler ce que ce résultat ne dit pas. Quatre individus, c’est un effectif minuscule. Quatre individus captifs, nés et élevés hors de leur milieu naturel, habitués à l’interaction avec des humains et des dispositifs expérimentaux — c’est une population doublement particulière. L’extrapolation à l’ensemble de l’espèce exige une prudence que les auteurs eux-mêmes appellent de leurs vœux.

Diagramme scientifique
Diagramme scientifique

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Bird et Emery ont soumis leurs freux à un deuxième protocole, radicalement différent dans sa logique : la tâche dite de méta-outil. L’idée est la suivante — imaginez devoir ouvrir un tiroir avec une clé, mais que la clé soit elle-même enfermée dans une boîte dont l’ouverture nécessite un autre instrument. C’est un problème à deux niveaux, où l’instrument intermédiaire n’a aucune valeur en lui-même : il ne sert qu’à atteindre l’outil qui, lui, permettra d’atteindre la nourriture. Cette tâche — qui requiert de représenter mentalement une chaîne instrumentale et non pas un simple lien outil-récompense — a également été résolue par certains des oiseaux, sans entraînement préalable.

Une troisième série, publiée la même année dans Current Biology, s’éloigne encore du fil de fer pour explorer un registre différent : celui de la compréhension physique du monde. Des freux placés devant un récipient rempli d’eau, avec un appât flottant hors de portée, ont utilisé des galets pour faire monter le niveau du liquide et récupérer la nourriture. Ce protocole, directement inspiré de la fable d’Ésope — le corbeau et le pichet — n’a pas d’équivalent naturel dans le comportement de ces oiseaux. Là encore, personne ne leur a appris à faire monter l’eau. Là encore, ils l’ont fait.

Ce qui fascine, au fond, dans ce triptyque d’expériences, c’est moins chaque résultat pris isolément que ce qu’ils disent ensemble sur la relation entre capacité et nécessité. Un musicien qui n’a jamais eu de piano sous les mains n’est pas nécessairement incapable de jouer — il n’a simplement jamais eu l’occasion de le faire. C’est une évidence quand on l’applique à un humain. C’est beaucoup moins évident, intuitivement, quand on parle d’un oiseau. Et pourtant, l’idée que le répertoire comportemental d’une espèce épuise ses capacités cognitives est précisément ce que ces expériences ébranlent.

On peut néanmoins soulever une objection que la littérature scientifique n’a pas tardé à formuler : le fait de grandir en captivité expose les freux à des artefacts, des situations, des matériaux qu’ils n’auraient jamais rencontrés dans un champ labouré de Picardie. La flexibilité qu’ils manifestent face au fil de fer est-elle le produit d’une capacité cognitive générale — ou d’un apprentissage de la manipulation d’objets manufacturés, rendu possible par la captivité ? La distinction est cruciale. Elle est aussi, pour l’instant, difficile à trancher.

Ce que les freux de Bird et Emery ont produit en pliant ce fil de fer, c’est peut-être surtout un outil épistémique — un instrument pour pointer vers l’une des questions les plus difficiles de la biologie cognitive : comment distinguer ce qu’un animal fait de ce qu’il peut faire ? La nature est un terrain d’observation formidable, mais elle ne montre que les comportements qui ont eu une valeur adaptative, une occasion d’émerger, un contexte favorable. Tout le reste reste invisible — caché dans le potentiel, comme une lame attendant qu’on lui donne sa forme.



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Sources

Bird, C. D. & Emery, N. J. (2009), Insightful Problem Solving and Creative Tool Modification by Captive Nontool-Using Rooks, Proceedings of the National Academy of Sciences, 106(25). DOI : 10.1073/pnas.0901008106

Bird, C. D. & Emery, N. J. (2009), étude sur le protocole du pichet (fable d’Ésope), Current Biology. DOI : 10.1016/j.cub.2009.09.009